Fakta 5
- Deux langues nationales
Ma relation à la langue norvégienne est un peu ambivalente. Il n’y a en fait pas une, mais deux langues norvégiennes nationales. Le sami que je n’oublie pas est une troisième langue nationale et qui concerne le peuple sami.
Les 2 premières se ressemblent tout en étant très différentes l’une de l’autre.
Pourquoi 2 langues nationales dans un pays qui compte 5,6 millions d’habitants? vous me direz que la Suisse en comptent 4, mais dans un contexte différent. Les 2 langues norvégiennes sont de la même famille, l’une étant le résultat de plus de 400 ans de domination danoise , et l’autre un mélange des dialectes du pays.
- Le rôle de la géographie
La Norvège est un pays montagneux et au paysage côtier très découpé avec beaucoup de fjords. Les norvégiens vivaient (et vivent toujours pour certains) isolés les uns des autres. Ils ont ainsi développé des dialectes oraux spécifiques, à tel point que quand on parle avec un norvégien, on peut à peu près deviner de quelle région il est originaire.
- Ivar Aasen ou le nynorsk face au bokmål
La Norvège est devenue indépendante en 1814, mais la langue officielle écrite du pays était toujours le danois.
En 1842, Ivar Aasen, un instituteur itinérant, entreprit une longue traversée du pays à pied et en bateau pour y recueuillir les mots et formes grammaticales des diverses dialectes locaux. Son but était de créer une nouvelle langue écrite, issue de tous les dialectes, qui permettrait au peuple de s’y identifier et se l’approprier.
On est dans la période du romantisme national, et l’idée qu’une nation doit posséder sa propre culture et sa propre langue est alors très forte. En fait, il voulait bâtir une nouvelle identité culturelle à son pays. Et son travail donna naissance au « nynorsk », le nouveau norvégien.
Le projet d’Ivar Aase fût reçu et adopté avec enthousiasme dans l’ouest et le centre du pays, où les dialectes étaient très proches de cette nouvelle langue. Il n’en fût pas de même dans l’est et le sud du pays. La bourgeoisie urbaine voulait garder la base écrite du danois, le « bokmål » (littéralement, la langue des livres). La Norvège s’est retrouvée coupée en 2: le monde rural contre le monde urbain.
- Une tentative de fusion
Au XXe siècle, le gouvernement tente en vain de forcer une fusion entre les 2 langues, mais les défenseurs des 2 camps refusent de faire des compromis sur leur identité linguistique.
Le projet de fusion est donc définitivement enterré par le parlement. L’État reconnaît le bokmål et le nynorsk comme les 2 langues officielles, sur un pied d’égalité.
Malgré l’echec, le projet a laissé des traces, notamment une grande liberté orthographique qui permet d’écrire dans les 2 langues de façon plus ou moins conservative tout en restant correct.
Aujourd’hui, 85 à 90 % de la population utilise le bokmål contre seulement 10 à 15 % pour le nynorsk.
- L’apprentissage des langues à l’école
L’apprentissage du nynorsk est comme une seconde langue obligatoire pour la majorité des élèves norvégiens à l’école dans l’enseignement secondaire.
Pour les étrangers qui sont de plus en plus nombreux à s’installer en Norvège, l’apprentissage indispensable du norvégien dans les écoles se limite à une langue, celle qui domine dans la région où ils habitent, donc en majorité le bokmål. J’ai moi-même appris le bokmål à l’école de langue. Et le nynorsk reste une langue difficile à lire pour la plupart d’entre-nous.
- Jon Fosse, le défenseur du nynorsk
L’ écrivain et défenseur du nynorsk Jon Fosse remporte le prix Nobel de littérature en 2023. Il est le premier auteur à remporter ce prix prestigieux grâce à ses livres écrits dans une langue minoritaire.
C’est une litterature qui est accessible à une petite minorité de 600 000 personnes environ. Ses livres sont traduits dans plusieurs langues, mais pas en bokmål, pas assez poétique pour l’auteur. Donc, si je souhaite lire cet auteur, ce sera en français, et pas en norvégien, ce que je trouve absurde et même injuste. J’habite en Norvège depuis plus de 30 ans et me considère comme une citoyenne à part entière.
- le nynorsk imposé par la legislation
L’obligation d’utiliser et de protéger cette nouvelle langue va encore plus loin:
La législation norvégienne impose des règles précises pour les formulaires administratifs qui doivent être disponibles dans les 2 langues. Pour ce qui est des publications et documents d’information générale, la règle est qu’au moins 25% des textes soient rédigés dans la langue minoritaire. La règle des 25% concerne aussi les médias et le service public, comme le groupe audiovisuel public NRK.
Bien qu’il s’agit ici de langue écrite, il en est de même pour la radio, où ça devient un vrai casse-tête: les animateurs et journalistes qui parlent un dialecte proche du nynorsk ont le droit de l’utiliser. Les autres doivent lire leurs textes en prononçant les mots exactement comme ils s’écrivent en nynorsk.
La presse privée par contre, a une liberté éditoriale totale et il en résulte une écrasante domination du bokmål.
- En conclusion
On pourrait alors se demander pourquoi imposer à 5 millions de personnes cette nouvelle langue, quand seulement 600 000 personnes l’utilisent?
Pour en revenir au modèle de la Suisse, le pays n’ impose pas à ses citoyens de parler toutes les langues officielles du pays. Le pays fonctionne selon le principe que l’État doit s’adapter à la langue des citoyens, et non l’inverse. Peut-être une idée à developper à l’avenir, tout en conservant les 2 langues, dans une Norvège qui se trouve à la pointe de la modernité dans bien d’autres domaines?